15.03.2010
Les outils de la dictature ou l'illusion de pouvoir (organisée)
De l'audimat au spectateur
Dès qu'on parle de télévision, un mot nous vient à la bouche : "dictature de l'audimat". On ne compte plus les livres dénonçant cette course en avant, mère de tous les vices et reine de tous les errements. C'est à elle qu'on impute les dérives des programmes télévisés actuels, sans se demander d'ailleurs pourquoi les téléspectateurs continuent de les regarder. Coluche avait dit, en son temps, d'un tout autre objet de consommation : "Et dire qu'il suffirait que les gens ne les achètent pas pour que ça ne se vende plus". Oui mais voilà, les gens achètent, les gens regardent.
Or ce qu'on oublie souvent, en tentant d'expliquer un tel phénomène, c'est ce sur quoi repose cette dictature : la "dictature du spectateur", bien plus perverse encore. C'est une pseudo-dictature, reposant sur une "illusion de pouvoir oragnisée", et sans laquelle la course à l'audimat ne pourrait aboutir.
Télé-réalité et Talk-show
Ce phénomène est présent dans tous les types de programme, notamment par l'intermédiaire des jeux téléphoniques (du match de foot aux émissions de divertissements comme Les Enfants de la télé d'Arthur).
Cependant, s'il est un lieu où cette dictature est à l'oeuvre de façon évidente, ce sont bien les émissions faisant directement intervenir le télé-spectateur. Car derrière cette intervention se cache l'illusion de pouvoir, en elle se niche les clés de l'audimat. C'est pourquoi il est intéressant de l'appréhender dans les deux émissions phares ayant lancé en France ces "modes télévisuelles", la Star Academy et l'ex-émission C'est mon choix.
Un vote, une voix
Au fond, qu'en est-il exactement de ce pouvoir ? Le concept de la Star Ac' repose sur un casting préalable présentant un éventail de candidats qui vont vivre ensemble pendant seize semaines et se soumettrent au vote du public une fois par semaine. C'est le public qui "choisit" les candidats restant en lice, au château : son vote décide de l'évolution de l'émission. Il a un "pouvoir sur", et sans lui, point d'émission.
Selon un schéma similaire, le débat de société qui avait lieu au fond des fauteuils carmins du plateau de C'est mon choix était régi par les interventions du public, ses clameurs d'approbation ou ses manifestations d'hostilité. Mais ici, à l'inverse de la Star ac', n'importe qui pouvait venir témoigner : le téléspectateur est devenu un invité "en puissance".
Pouvoir du choix, choix du pouvoir...
Au-delà de cet aspect formel, les champs d'action du public s'avèrent fort instructifs. Les "ouh!" et les "ah!" qui ponctuaient chaque remarque des invités d'Evelyne Thomas (présentatrice éternelle et indéboulonnable du Talk Show, disparue avec lui) ne sont rien de moins que les critères de jugement définissant ce qu'on doit penser de tel ou tel comportement, discours, idée. Le téléspectateur se fait juge : il est ainsi l'expression, pire, le gouverneur de l'"opinion morale". De même, à la Star ac', le vote n'est pas un choix de personne, mais se présente bel et bien, selon les termes employés dans les clips de présentation de l'émission, comme arbitre esthétique : il est censé choisir la "nouvelle star", sa nouvelle star. Le téléspectateur devient également expression et gouveneur de l'"opinion esthétique". Sans chercher à y déceler nécessairement une pilule idéologique qu'on tenterait de faire ingurgiter à dose homéopathique mais constante, il y a de quoi s'interroger.
Tout se résumerait en fait à une question de choix. Mais en la matière, les dés sont pipés d'avance. Le casting de chanteurs comme celui des invités est une première limite : et si un choix n'est jamais "absolu", il est dans les deux cas fortement restreint au départ.
Choix du vide ou le pouvoir sans puissance
Bien plus que les modalités du choix, l'objet même de ce choix apparaît bien vide. Dans les émissions de télé-réalité telles que La nouvelle star ou la Star academy, le candidat n'est pas un "artiste" qui prééxiste au vote, c'est-à-dire au jugement : c'est le jugement, dit "esthétique", lui-même qui crée l'artiste. Ou plutôt la "star" ce qui, soit dit en passant, diffère de l'artiste !
Ainsi le vote du public, loin d'être esthétique, est plutôt une garantie commerciale pour les producteurs : c'est le téléspectateur qui deviendra consommateur en achetant le disque. De l'esthétique au mercantile : le téléspectateur est en réalité co-fabricant du "produit" qu'il va consommer et non juge (critique) de l'artiste qui se présente à lui, comme on voudrait lui faire croire.
Or ce renversement est tout aussi sensible dans le cas du talk-show. L'invité, comme son anonymat l'indique, est un quidam : dès lors que le téléspectateur est un "invité en puissance" et que l'invité n'est qu'un téléspectateur devenu acteur, sur quoi influe le jugement ? Qui peut-être concerné par ces "ouh ! " et ces "ah !" si ce n'est ce même public qui les scande ?
Ce qui est produit n'est donc qu'un "auto-jugement", par conséquent absolument sans effet et qui n'a d'influence que sur celui qui le produit. Inutile donc d'insister sur l'aspect consensuel et "in-actif" du jugement que déclare très solennellement le titre (que dis-je, le slogan) : "c'est mon choix", ramenant d'un coup tout le pseudo-débat à son point de départ, c'est-à-dire le silence qui précède toute parole. Preuve par excellence de l'inopérance du jugement, tout ceci fonctionne en vase clos : on trouve un sujet de débat, des invités, on multiplie les dogmes moraux censés fondés à jamais les règles intangibles de la société pour finalement balayer d'un revers de main tout ce qui vient d'être dit.
On s'accorde à dire que l'intérêt est stimulé lorsqu'il y a participation active du récepteur, théoriquement passif ; on s'accorde à penser que les relations humaines fonctionnent selon des rapports de force et qu'il est par conséquent bon d'être en situation de pouvoir sur l'autre, quelles que soient les formes que cela peut prendre... Et voici un public qui participe, qui croit détenir un "pouvoir sur" et des producteurs qui ont trouvé un moyen sûr pour que le téléspectateur regarde, dépense du temps et de l'argent, car n'oublions pas que toutes les sommes versées, les voyages, les tournées, les concerts sont payés par les SMS et les 08 !
Leçon n°1 : entrez chez vous, éteignez vos postes, et restez vous-même tels que vous êtes. De toute façon, vous aurez toujours raison !!
21:58 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : dictature, télévision, télé-réalité, pouvoir, télé-spectateur, star ac', c'est mon choix, vote



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